Passager à bord du SeaBus de Vancouver consultant son téléphone tandis qu'un cargo passe à la fenêtre piquée de pluie derrière lui, photo de rue candid noir et blanc.
Rayons X

Boat Diaries

Le Récit

Certains jours la ville devient trop familière. Tu la marches depuis un an, deux ans, six. Les mêmes coins te donnent les mêmes réponses. L'œil s'ennuie avant les jambes.

Je travaille à distance. Dès la dernière heure d'une journée quelconque ma tête est déjà sortie par la porte, à décider où marcher, quelle lumière essayer. Cet après-midi-là je voulais ailleurs. Pas plus profond dans le même quartier. Un endroit qui ne soit pas à moi. Alors j'ai pris le SeaBus.

Il y a quelque chose de spécifique dans la lumière à l'intérieur d'un SeaBus. Les fenêtres sont grandes, l'intérieur est sombre, alors la lumière qui entre éclaire de façon capricieuse de petites zones à l'intérieur de la cabine. Ces zones se baignent dans la lumière, s'allument. Ce qui reste hors d'elles disparaît. La cabine se comporte comme un laboratoire portable de clair-obscur.

C'est vingt minutes de trajet aller. Je me suis assis quelques minutes, puis je me suis mis à bouger, à juste marcher la cabine, à regarder ce que la lumière continuait de faire aux gens. Je suis passé à côté de cet homme appuyé contre le mur, chemise à carreaux, la tête baissée sur son téléphone. Je l'ai classé comme intéressant et j'ai continué à marcher.

Quelques secondes plus tard j'ai repéré le cargo. Un gros. Sur le point de passer devant la même fenêtre contre laquelle l'homme était appuyé. Je suis revenu vite à l'endroit. Sans courir. Courir attire le mauvais genre d'attention. Juste assez vite.

Ensuite j'ai fait semblant d'être juste là. C'est une de ces choses qu'on apprend à pas lent. Les nouveaux photographes de rue mettent les gens mal à l'aise parce qu'ils ont décidé qu'il fallait être invisibles, et le fait d'essayer devient ce qui les trahit. Le truc, c'est de ne pas essayer. Être dans l'espace comme si tu avais n'importe quelle autre raison d'y être. Les gens lisent la conscience-de-soi, pas l'appareil photo.

Je me suis installé près de l'homme comme si j'étais juste un autre passager, j'ai cadré l'appareil discret, et j'ai attendu que le cargo s'emboîte parfaitement dans la fenêtre. Il n'a jamais levé la tête. Il ne me devait rien. Il était sur son téléphone.

16mm. Le grand angle laisse l'intérieur sombre encadrer la fenêtre claire sans coincer l'homme à droite. Cadre dans le cadre, et le cargo emboîté à la perfection à l'intérieur de ce cadre interne, les deux bords alignés avec la vitre. La ligne d'horizon du cargo coupe la fenêtre à peu près sur son propre tiers supérieur interne, ce qui place la masse du cargo dans les deux tiers inférieurs et la structure des nuages au-dessus. L'homme se pose sur le tiers vertical droit du cadre complet, la tête penchée vers le téléphone qu'il lisait. Noir et blanc parce que la lumière était déjà binaire : intérieur sombre, extérieur clair. Ajouter de la chroma aurait adouci le contraste.

Je l'ai titrée Boat Diaries. Pas parce que le SeaBus est mon trajet quotidien. Il ne l'est pas. Mais parce que cette traversée a été une entrée dans le journal de bord des écarts à la routine. Les jours ordinaires passent à côté de toi et tu ne les remarques pas. Les jours étranges, les jours d'ailleurs, ceux-là tu t'en souviens. Celui-ci en est un. Un homme sur son téléphone. Un immeuble d'appartements flottant dans la fenêtre. Un photographe qui est arrivé assez vite.


Pourquoi Ça Fonctionne

Composition

La fenêtre est le dispositif structurel. Un rectangle clair découpé dur contre l'intérieur sombre de la cabine. Cadre dans le cadre classique, et les quatre sommets de la fenêtre s'alignent avec les diagonales de la photo. La fenêtre s'emboîte dans la photo comme une pièce dans un puzzle.

L'axe de symétrie horizontale traverse le centre de la photo, qui est aussi là où la ligne de flottaison du cargo se pose à l'intérieur de la fenêtre. Ciel en haut, cargo sur la ligne, l'eau comme épine dorsale. La répétition n'est pas un miroir, mais la géométrie se centre sur cette ligne.

Maintenant l'homme. Son visage se pose sur le sommet gauche du premier triangle d'or, légèrement décalé du point fort haut-droite des tiers. Assez près pour que les règles attirent l'œil vers lui sans le verrouiller à un seul repère. Le bord inférieur de la fenêtre s'aligne avec la base de la grille phi de la spirale d'or, qui s'enroule vers le haut et vers la droite, vers ce même visage. Trois règles différentes qui mènent en silence vers un seul point. Un homme sur son téléphone.

Lumière et Tonalité

Le SeaBus a une lumière particulière. Grandes fenêtres, intérieur sombre, alors la lumière de dehors éclaire de façon capricieuse de petites zones à l'intérieur de la cabine. Ces zones se baignent dans la lumière, s'allument. Ce qui reste hors d'elles disparaît. Dans cette image l'homme se pose dans une de ces zones juste assez pour qu'on voie sa chemise et son téléphone, mais le visage reste à demi-ombré. La fenêtre elle-même est le plan le plus clair. Noir et blanc à l'édition parce que la cabine avait déjà fait la séparation des valeurs pour moi. L'intérieur est noir vrai, l'extérieur est high-key, rien entre les deux.

Punctum

Roland Barthes encore. Le détail qui pique. Ici c'est l'écran du téléphone, qui brille faiblement dans sa main, complètement indifférent à l'immeuble d'appartements qui flotte à quatre mètres derrière sa tête. Il n'évite pas le spectacle. Il a juste à être ailleurs, qui se trouve être un petit rectangle à lui. La photographie capte le geste exact de la transaction moderne d'attention. Quoi que veuille le cargo, le téléphone le veut plus.

Le Moment

La fenêtre d'opportunité, ce n'était pas le cargo qui passait. C'était le moment où le cargo se posait parfaitement à l'intérieur de la fenêtre du SeaBus, les deux bords alignés avec la vitre. Les gros cargos avancent lentement, mais cet alignement exact est court. Il a fallu que je repère le cargo depuis l'autre bout de la cabine, que je revienne vite à l'endroit, que je m'installe dans une pose-pas-d'appareil, et que je déclenche la seconde où la géométrie s'est verrouillée. L'homme sur son téléphone a été patient. Les cargos, moins.

Thème

Je ne prends pas le SeaBus d'habitude. Cet après-midi-là j'étais cramé des mêmes dix pâtés de maisons que je marchais tous les jours. Parfois l'œil a besoin d'une autre ville, même si c'est la même ville par un autre véhicule. Boat Diaries est le journal de bord de ces sorties. Les jours où tu vas quelque part qui n'est pas à toi et la ville te tend quelque chose à quoi elle n'était pas obligée. Un homme sur son téléphone. Un cargo énorme derrière lui. Un photographe qui s'est pointé parce qu'il en avait marre de ses rues habituelles.


Technique

Appareil
FUJIFILM X-T3
Focale
16mm
Ouverture
f/7.1
Vitesse
1/125s
ISO
160
Date
OCT 19, 2022
Lieu
Vancouver, Canada
Logiciel
Lightroom